Que reste-t-il des données lors de nos choix ?
Dépendance Gouvernance

Que reste-t-il des données lors de nos choix ?

Nos décisions ne sont pas basées sur de la donnée, elles sont basées sur ce qu'il en reste

On aime se dire que nos décisions sont rationnelles. On les justifie après coup avec des chiffres, des tendances, des faits ; on invoque la donnée comme on invoquerait une autorité. Mais la donnée qui sert de socle à une décision n'est presque jamais la donnée brute. C'est une donnée compressée, filtrée, parfois tronquée avant même d'atteindre notre conscience. Comprendre ce mécanisme change tout dans la façon dont on doit regarder ses propres choix, et ceux des organisations.

L'intuition est un fichier compressé

Une intuition n'est pas un mystère ; c'est une donnée compressée, un peu comme un fichier .parquet : le détail brut a disparu, mais la structure essentielle a été conservée sous une forme optimisée pour être lue vite. Ce n'est pas un raccourci honteux, c'est un mécanisme d'efficacité ; on ne peut pas recalculer chaque décision à partir de zéro, sous peine de ne jamais décider.

Le problème n'est pas la compression elle-même, il est dans l'oubli qu'elle a eu lieu. On agit sur un résumé en croyant agir sur la source. Et ce phénomène s'aggrave dans l'urgence : une décision rapide est une décision prise avec une donnée involontairement limitée, une sorte de réponse filtrée pour économiser des cycles de lecture et d'écriture qu'on n'a pas le temps de mobiliser. Ce n'est pas qu'on refuse de regarder plus loin, c'est que le système (mental, organisationnel) a coupé l'accès au reste du dataset pour tenir le délai.

Deux couches de filtre, avant même qu'on ouvre les yeux

Cette compression n'est jamais neutre. Elle est drivée par deux couches de filtres qui agissent en amont de toute réflexion consciente.

  • La première est individuelle : le vécu, l'éducation, l'ancestralité. Ce ne sont pas des opinions qu'on choisit, ce sont des paramètres par défaut qu'on hérite, souvent sans jamais les auditer.
  • La seconde est collective : le milieu social, le cercle de connaissances, les normes sociétales. On croit décider seul ; on décide en réalité dans les limites de ce que notre entourage considère comme pensable.

Dans l'entreprise, ce double filtrage est particulièrement visible dans le choix des indicateurs eux-mêmes. Un KPI n'est jamais une mesure neutre du réel, c'est déjà un acte de narration : on a décidé, en amont, de ce qui mérite d'être compté, et donc de ce qui n'existera pas dans la décision. Une organisation qui suit son chiffre d'affaires mensuel mais jamais son taux de désabonnement silencieux a fait un choix, souvent implicite, sur la donnée qui compte.

Pourquoi maintenant, pourquoi cet investissement

Prenons une décision aussi intime que celle d'avoir un enfant. On la présente toujours a posteriori comme réfléchie : l'âge, la stabilité professionnelle, la situation financière. Mais l'ordre réel est souvent inversé : la décision se déclenche, puis elle se rationalise. La donnée invoquée (stabilité, finances, timing) n'est pas ce qui a produit le choix, c'est ce qui l'habille pour le rendre présentable, y compris à soi-même, parfois plus encore à ceux qui nous entourent.

Il en va de même pour une décision d'investissement. Elle est rarement solitaire, même quand elle semble l'être. Elle est calibrée sur ce que dit le cercle : associés, famille, réseau professionnel. La donnée financière objective (rendement, risque, horizon) existe bien, mais elle passe par un filtre de validation sociale avant de devenir une décision. On ne demande pas seulement "est-ce que ça rapporte", on demande, implicitement, "est-ce que les gens dont l'avis compte pour moi trouveraient ça sensé, notamment pour les indicateurs non financiers (environnemental, social...)".

L'inflation, ou quand un moyen devient une fin

L'exemple le plus net de ce mécanisme, c'est le rapport de l'Allemagne à l'inflation. La stabilité des prix a été, à l'origine, un moyen au service du pouvoir d'achat et de la confiance économique. Elle est devenue, dans la mémoire collective allemande, une fin en soi, sacralisée, héritée du traumatisme de l'hyperinflation de Weimar et transmise comme norme sociétale plutôt que comme calcul réévalué au contexte présent. Ce n'est pas un raisonnement faux à l'origine, c'était même parfaitement rationnel en 1923. Le biais n'est pas dans la donnée d'origine, il est dans l'absence de son actualisation ainsi que dans le fait de l'imposer à tout un continent.

La boucle prix-salaire, elle, fonctionne presque toujours de manière systématique : les salaires finissent par suivre les prix. Le problème n'est pas qu'elle échoue, c'est qu'elle a une latence, et cette latence produit trois effets qu'on interprète à tort comme des dysfonctionnements. Quand l'inflation est galopante, les prix se répercutent presque immédiatement, alors que les salaires suivent un rythme de négociation annuel, contractuel, structurellement plus lent : l'écart de vitesse crée une perte de pouvoir d'achat réelle mais temporaire, vécue comme durable. Quand l'inflation est irrégulière, les négociations salariales se calent souvent sur un indice de référence historique, un chiffre de l'année précédente, au moment même où l'inflation réelle a déjà grimpé : on négocie sur une photo qui n'est déjà plus le réel. Et quand l'inflation est stoppée prématurément, comme en 2024, l'effet salaire arrive à retardement et s'arrête juste après lui, désynchronisé.

Ce dernier point mérite d'être vu pour ce qu'il est vraiment : ce n'est pas un accident de parcours, c'est un arbitrage politique délibéré. Une banque centrale préfère un accroc temporaire de pouvoir d'achat à une boucle prix-salaire qui s'auto-entretient et ancre les anticipations, exactement le scénario que la mémoire allemande redoute. Le citoyen ne voit jamais cet arbitrage comme tel ; il en subit la conséquence et l'interprète comme une injustice non pilotée, alors que c'est un choix, invisible, entre deux dommages. C'est précisément ça, le sujet : une décision collective prise sur une donnée (les anticipations d'inflation) que la plupart des gens ne verront jamais, et dont ils vivent l'effet sans jamais en lire la cause.

Ce qui manque, ce n'est pas la donnée, c'est sa remise à l'épreuve

Le vrai problème n'est donc pas que nos décisions s'appuient sur de la donnée compressée ou filtrée : c'est inévitable, et souvent nécessaire. Le problème, c'est l'absence d'un espace prévu pour remettre cette donnée à l'épreuve du présent. Une organisation, comme un individu, qui ne prévoit aucun mécanisme de réévaluation de ses propres données accumule des décisions obsolètes qui continuent de se comporter comme des certitudes.

Avant une décision qui compte, trois questions suffisent souvent à révéler la compression à l'œuvre : d'où vient réellement cette donnée, qui l'a validée en dernier ressort, et à quand remonte la dernière fois où elle a été sérieusement remise en cause. Ce ne sont pas des questions confortables. Ce sont celles qui font la différence entre une décision qui s'appuie sur le réel, et une décision qui s'appuie sur le souvenir du réel.

Le point de vue extérieur comme remise en cause

— Je vais vous poser une question qui peut paraître débile...

C'est souvent ainsi qu'on prend des précautions pour ne pas faire mal à notre interlocuteur lors d'un audit, mais en réalité, ce qu'on dit est plus profond que ça, on réinterroge le système de pensée, on décompresse la données, on essaye de comprendre les chemins !

Chez Audit IO, on pose des questions, en réalité, on vous aide à remettre en question vos propres choix, à faire le ménage dans vos données.

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